Chapitre 4

Chapitre 4 : Premiers contacts

 

 

 

 

 

 

Nous passâmes le reste de ma semaine à chercher des infos sur les grandes batailles de l'Histoire. Pendant notre temps libre, nous allions régulièrement au CDI pour y emprunter divers livres, sur les croisades, la Révolution, les principales guerres du Moyen Age. Rien ne correspondait. De même, nos hypothèses sur la bataille ne cessaient de se contredire. On avait pensé tout d'abord à une grande guerre. Devant ce que j'avais vu, nous étions certains de trouver des traces écrites de ce qui était arrivé, des démons, des anges…

Rien ne correspondait. Rien. Le vendredi soir, une représentation donnée par la classe de théâtre avait lieu. On s'était convenu, avec Nataniel et Yann un rendez-vous devant le lycée.

_Tu crois qu'elle viendra? Me demanda Yann alors qu'on attendait Nataniel.

_Je n'en ai aucune idée répondis-je, le regard lointain. A mon avis elle devrait venir.

Nous vîmes Nataniel se faire déposer par ses parents.

_Salut, les gars, comment ça va?

Depuis l'autre nuit, Nataniel et moi avions était un peu méfiant de tout ce qui nous entourait, notamment du fait qu'à la fin du rêve, un des démons fonçait sur moi. On avait fait des tas d'interprétations, mais on était d'accord sur le fait que tout s'accordait pour dire qu'il faillait être sur le qui-vive.

La pièce de théâtre était somme toute sympathique. Une tragi-comédie contemporaine faite maison. Le lycée était anormalement calme. Seul le théâtre en cours centrale était éclairé. Le reste n'avait pour seul lumière que les sorties de secours. De temps à autre, je regardais les fenêtres des couloirs au dessus de la scène. J'aimais le côté presque mystique qui s'en dégageait, un peu comme dans les séries fantastiques pour ados.

De temps à autre, je voyais Nataniel qui, à côté de moi, surveillait lui aussi les couloirs du premier étage.

« Je ne suis pas le seul à être inquiet, apparemment. En deux petites semaines, je me suis fait un ami comme jamais auparavant. Mais il faut quand même que je le tienne un peu à l'écart, si ça risque quelque chose. Ça vaut aussi pour Yann. »

Je n'avait pas parlé de la fin de mon rêve à Nat' justement pour cette raison. Ce qui arrivait m'arrivait à moi, et si quelqu'un devait prendre des risques, ce serait moi. Je regardais de temps à autre les spectateurs dont les yeux brillaient de bonheur devant ce divertissement. J'en profitais pour chercher Tania du regard. Ça faisait un petit moment que je ne lui avais plus parlé. J'en étais le premier désolé.

Un des acteurs fit une remarque sur l'éducation nationale. Tout le monde, même les profs éclatèrent de rire. Le mien disparu de la même façon qu'arriva une sensation que je commençais à connaître.

_Quelque chose ne va pas? Me demanda Nataniel avec un air très sérieux.

_Je ne sais pas…Il y a quelque chose…

Nous nous levâmes tous les deux, le regard perdu autour de nous. On s'écarta de la foule, tranquillement. On inspectait des yeux chacune des fenêtres. Celles des salles qui entouraient la cours centrale d'abord, donnant sur des classes vides et sombres. Ensuite, celle du premier étage, donnant sur le couloir par lequel on accédait à d'autres classes. La sensation était de plus en plus forte. Cela me déstabilisait même, comme une sorte de nausée.

_Je monte voir. Autant s'assurer qu'il n'y a rien.

Nataniel s'en alla vers les escaliers, en s'assurant que personne du publique ni des surveillants ne faisait attention à ce qu'il faisait. Quant à moi, je décidais d'aller voir de plus près les salles. La cours était plutôt grande, et les salles qui l'entouraient n'étaient malheureusement pas toutes visibles de là où j'étais. Je m'éloignai du reste de la cours et m'enfonçait dans l'obscurité. A chaque embranchement possible, je me fiais à mon instinct, pensant que le choix que je faisais sur l'instant était dû à ma sensation.

Soudain, je stoppais mes recherches. Je percevais quelque chose de concret cette fois. Mon cœur battait la chamade. La respiration haletante, je levai la tête.

« C'est est juste au dessus… Au premier. »

_Nataniel!

Je me précipitai vers les escaliers les plus proches et poussai violemment la porte. Les marches ne m'avaient jamais semblé aussi petites. Je les montais quatre à quatre. Une fois en haut, je l'appelai, d'abord doucement, puis de plus en plus fort, tout en déambulant dans le couloir. Inquiet, je commençai à courir. 

_Nat!?

_Ouais, je suis là!

Je fus soulagé de le voir, même si ma nausée était très forte.

_Tu as trouvé quelque chose? Je ne sais pas pourquoi…Mais je suis sûr que c'est…

« A l'étage… »

Le temps que je comprenne, j'étais déjà parterre, un mal affreux à la mâchoire. D'autres douleurs suivirent. Je cru que cela ne terminerait jamais.

Lorsque je repris connaissance, tout le monde était autour de moi, l'air affolé.

_Qu'est-ce qu'il s'est passé, Thomas? me demanda la directrice alarmée.

C'était précisément la question que je me posais moi-même. Je m'étais rendu compte trop tard que les nausées que j'avais senti, le fait que j'étais sûr que c'était au premier étage…

J'avais tenté de trouver Nat' pour le prévenir qu'autre chose était au premier, mais il n'y avait que lui…

« Comment ça se fait que je ne m'en sois pas rendu compte avant? »

Le bruit des interrogations des professeurs revint m'agresser les tympans. Je prétextai un mal de tête horrible afin d'échapper aux questions. Heureusement, mes parents étaient restés à la maison, pour me laisser aller avec mes potes. Sinon, c'était la honte absolue, en plus du mal de crâne. Mais ils allaient forcément finir par savoir. J'étais sûr désormais de ne plus sortir jusqu'à mes trente ans. Je me relevai, aidé de l'entourage. D'après le médecin venu voir on fils au théâtre, un individu était entré au lycée et m'avait roué de coup. Regardant tout le monde avec de gros yeux, Yann commença une phrase sur Nataniel que je me pressai d'interrompre en lui faisant signe de la tête avec le peu de force qu'il me restait.

J'étais désorienté. Tout ce monde qui s'affairait autour de moi me donnait la migraine.

« Comment… Nataniel était quelqu'un de confiance... »

J'avais peine à cacher ma déception.

« Autant ne pas y penser maintenant. Il vaudrait mieux que j'attende d'avoir un peu de recul sur tout ça pour éclaircir ce merdier. »

J'arrivai à convaincre tout le monde que je pouvais rentrer tout seul. Devant leurs réclamations, je décidai de demander, pour rassurer, que Yann m'accompagne. Lui aussi savait que Nataniel était dans les parages, et ses questions pouvaient être embêtantes selon à qui il les posait. Il était évident pour moi que de toute manière, ma présence à elle seule semblait constituer un danger pour les autres. Je trouvais normal d'avertir les plus proches à quoi ils s'exposaient.

Tout en parlant à Yann sur le chemin, je repensais à ces films d'horreur où le spectateur peste contre la stupidité de la fille qui, bonne poire qu'elle est, va voir d'où vient le bruit mystérieux qu'elle a entendu. Jamais je n'avais compris pourquoi les héros allaient de l'avant afin de voir ce qui se cachait derrière une marre de sang. Maintenant que j'étais cette greluche, je comprenais mieux les motivations de cette dernière. « C'est clair que quand on est confronté à un truc pareil, on est comme happé par le frisson du mystère. On est tellement intrigué… Il faut qu'on sache. »

Si on m'avait dit que je m'identifierais un jour à un personnage principal de films d'horreur, j'aurais ri aux larmes, c'était certain. Mais là, je n'avais vraiment pas la moindre envie de rire. J'arrivai, boiteux, chez moi, avec Yann, toujours sonné par ce que je lui avais dit pendant le trajet.

_Voilà… Tu sais maintenant que tu risques gros en restant en ma compagnie.

Il me regarda avec son air sarcastique.

_Et tu me dis ça après que j'ai marché avec toi pendant une dizaine de minute dans la nuit? Écoutes, Tom, je t'ai toujours considéré comme le seul sur qui je pouvais compter. Quand David s'en est pris à moi, tu étais là... Je ne te lâcherai pas si facilement, tu sais?

_Je vois, dis-je en souriant Mais j'ignore ce qui nous attend. C'est peut être bien plus dangereux que toute une équipe de rugby…

_Et bien on avisera dans ce cas. Après tout ce que tu as fait pour moi, franchement, ce n'est pas maintenant que je vais laisser tomber. Et puis, tu sais ce qu'on dit! S'il faut t'accompagner, nous t'accompagnerons. S'il faut se battre, nous nous battrons. S'il faut mourir, et bien tu mourras! Il faut pas déconner, non plus!

_Merci, ça fait plaisir! Si j'ai besoin de rien, je t'appelle!

« Après ce que je lui ai dit, il trouve encore le moyen de plaisanter. J'espère que lui, au miens, je pourrais compter sur lui, qu'il n'essayera pas de me tabasser! »

Je redoutais par-dessus tout la réaction de mes parents. Je savais d'avance que j'allais difficilement supporter toutes les questions, les gestes, les regards auxquels j'aurais forcément droit. Devant ma porte d'entrée, en regardant Yann partir, je me disais que la seule option consistait à jouer la stratégie féminine par excellence: le mal de tête.

 

 

 

 

Le reste me passa totalement à côté. Je me réveillai le lendemain en pleine après midi, dans mon lit, sans me souvenir de quoi que ce soit après que j'eus passé la porte de la maison, mis à part quelques bribes d'images. Cela m'arrangeait bien, il fallait l'avouer. J'avais le moral à zéro. Je me levai avec beaucoup de mal, le corps parsemé de bleus; des courbatures de partout; un mal de tête horrible…

Quand je descendis au salon, je vis mes parents, autour d'une table avec deux gendarmes.

« Logique. »

Ils me regardèrent tous. Je vis de la tristesse sur le visage de ma mère, mais aussi de l'inquiétude sur celui de mon père. Les gendarmes quant à eux semblaient sérieusement préoccupés. Je saluai autant que faire ce peu les agents, et embrassai mes parents. En m'asseyant, je remarquai la boîte de mouchoir à côté de ma mère. J'imaginai qu'elle avait passé un moment à pleurer hier soir, mon père à ses côtés pour la rassurer, la consoler. La seule chose qui pouvait me rassurer dans le fond était qu'ils ne savaient pas ce qui se cachait derrière mes bleus.

Un des deux gendarmes prit après un long silence la parole. Il me regarda avec un regard compatissant tout en m'expliquant que Nataniel était à l'hôpital. Ses parents et lui avaient eût la veille au soir un accident de voiture. Ses parents avaient tous deux trouvé la mort. Lui était dans un coma artificiel, afin de le maintenir en vie, le temps qu'on lui trouve un nouveau cœur.

Devant ses mots, je fixai les gendarmes sans savoir que dire, la bouche grande ouverte de stupéfaction et de terreur. Les questions dans ma tête se multipliaient. Je sentais le regard de mes parents surveillant ma réaction. Les gendarmes étaient là pour savoir comment deux amis avaient failli trouver la mort dans la même soirée. Ils étaient sûrs que je connaissais la réponse, ce qui était bien sûr faut. Sans exclure la thèse de l'accident, ils trouvaient bizarre qu'en pleine nationale, la voiture avait pu heurter un bulldozer.

_Un quoi? Un… Un bulldozer? Répétai-je, incrédule.

_Oui… C'est-à-dire que la voiture a reçu un choc frontal comparable à celui que pourrait faire un bulldozer. Nous n'avons pas plus d'information, mais même un camion n'aurait pas pu arracher de cette manière l'avant du véhicule. Je dois vous dire que c'est un véritable miracle pour nous que vôtre ami soit encore en vie.

Il marqua une courte pause.

_L'enquête va se poursuivre et déterminer les causes exactes de l'accident. En attendant, nous faisons, par mesure de sécurité, garder la chambre de Nataniel.

_Et vous dites qu'il est en attente de greffe? dis-je, la voix tremblante.

Le second gendarme pris la parole.

_Il faut que vous sachiez que l'accident a été extrêmement violent… Son cœur a été, de même que d'autres organes, endommagé... Par chance, nous avons pu…

Il regarda son collègue, lui même les yeux plongés dans ses papiers.

_Ses parents étaient donneurs d'organes. La greffe aura lieu demain… Les médecins ne veulent pas se prononcer pour l'instant.

J'avoue que je ne savais pas sur le moment ce qui était le pire. L'accident sur Nat', la perte de ses parents, la réaction des miens, celle des gendarmes, la nécessité de ne rien dévoiler, l'accident en lui-même… Les gendarmes partirent, sans que je bouge d'un pouce de ma chaise. J'avais envie de vomir, de pleurer, de crier, de tout balancer, de tout frapper, de mourir, de souffrir physiquement pour oublier la douleur que j'avais. Sans doute avais-je pensé que m'écrouler était la meilleure solution, car c'est-ce que je fis. Tout devînt noir et calme.

A mon réveil la maison semblait vide. Nous étions lundi, d'après ce que je voyais du réveil. Physiquement, j'allais mieux, mais moralement…

« Il faut que je le vois. »

Je regardai mon portable et y vis un message. Il s'agissait de Yann qui me disait pour Nat'. Encore abattu, je décidais de l'appeler.

_Salut. C'est moi.

_Ouais, salut Tom. J'ai su ce qu'il s'était passé pour Nat'.

_La menace est bien réelle, tu sais? Il est encore temps pour toi, je pense.

Il eut un silence. Je fus tout de même surpris de ne percevoir aucune hésitation dans sa voix. Il semblait aussi déterminé que moi.

_Oui, elle l'est. Mais on ne sait pas jusqu'à quel point. Et si c'était dangereux pour tout le monde? Après tout, on ne sait pas du tout ce qui se passe. Mais quelqu'un doit payer.

Je faisais mes cent pas habituels dans la chambre, le combiné dans la main. Je remarquai en passant la porte de la chambre entre ouverte. D'habitude, je n'aimais pas que les portes de la maison restent à demi ouvertes, mais là, j'avais d'autres chats à fouetter. J'acquiesçai en écoutant ce que me disais Yann. Il se montrait plus courageux, plus déterminé que je ne l'avais jamais été jusqu'à maintenant. J'admirai cela.

_C'est pas un accident.

_C'est clair, me répondis Yann sur le même ton.

_Maintenant, il faut savoir ce qu'il s'est vraiment passé. Il faudrait qu'on aille à la casse, voir dans quel état est la voiture. On trouve celui qui a fait ça, et on s'en occupe.

Le « ouais » de Yann sonnait non seulement comme une approbation, mais surtout comme un cri de rage. Un de mes meilleurs potes, même si je ne le connaissais pas depuis des lustres, venait de perdre en quelque sorte sa vie. Même si pendant deux jours, un sentiment de culpabilité m'avait gagné, j'avouais que j'avais du mal à croire qu'il était totalement étranger à cet accident. Je n'arrivais pas à m'expliquer pourquoi lui et pas moi. Pourquoi je n'avais eu qu'un simple avertissement et lui, une tentative de meurtre. Peut être avait-il quelque chose de spécial? Savait-il quelque chose?

_La greffe est demain. Si elle réussi, peut être qu'il s'en tirera rapidement…

_C'est quand même bizarre qu'ils s'en soient pris à Nat' et pas à toi… Pourquoi est-ce qu'ils ont fait tout ce cirque en se faisant passer pour Nat' si en même temps ils faisaient tout pour tenter de le descendre?

Je souri en songeant au fait que dans des situations comme ça, des jeunes comme nous ne pouvaient avoir du recul sur la situation. On avait même pas pris le temps de réfléchir à quoi que ce soit, ne serait-ce qu'au danger. Même le fait que tout était invraisemblable ne nous heurtait pas.

« C'est sûr que quand on a le truc devant les yeux, on ne se pose pas la question de savoir si on voit bien ce que l'on voit, ni même pourquoi on le voit. On agit en conséquence, un point c'est tout. »

On devait aller voir cette voiture. Je ne savais pas vraiment ce qu'on allait apprendre, mais il fallait bien faire quelque chose, et partir de quelque part.

_Tu ne connaîtrais pas quelqu'un justement qui puisse nous aider pour retrouver…

Un frisson me fit froid dans le dos. Je me tournai machinalement vers la porte entre ouverte. La lumière matinale passait par l'entrebâillement.

_Thomas? T'es toujours avec moi?

Le souffle coupé, j'allais à la porte.

_Thomas? repris Yann angoissé.

_Non, c'est bon, soufflai-je, j'ai juste besoin d'une petite douche.

_Ok, pas de problème, je te laisse, on se voit demain après midi pour la voiture! Salut!

Je posais le téléphone sur mon bureau, sans toutefois le quitter des yeux. Je commençai à me déshabiller pour prendre ma fameuse douche tant réclamée, le cerveau en ébullition de théories fumeuses.

« J'ai vraiment un mauvais pressentiment. Je suis en train de m'engager sur une voie sans retour possible. C'est un allé simple… »

Un allé que j'étais déterminé à prendre. C'était comme si je bouillais à l'intérieur, de rage et de colère. De rage pour ce qui était arrivé à Nat', contre ceux qui avaient provoqué ça, et de colère contre moi, qui en étais à cause.

L'eau chaude commençait à déferler sur mon crâne. C'était vraiment agréable. J'avais parfois l'impression en prenant ma douche que tout ce qui était impur partait en même temps que l'eau, le savon et la saleté. Peut être voyais-je cela comme un moyen de me débarrasser de ma culpabilité.

« Quelle importance. Ce n'est qu'un bain, rien de plus. »

Après tout, c'était la pure vérité. Ce n'était qu'un bain. Un stupide bain. Mais il fallait comme d'habitude que j'aille chercher midi à quatorze heure… et si tout était plus simple que ce que je ne l'imaginais? Sur le moment, je n'étais pas capable de dire si l'eau qui coulait le long de mon corps était chaude ou froide. C'était pareil pour mes idées. Elles allaient et venaient sans réel sens ni logique. J'étais forcé d'admettre que je nageais dans la confusion totale depuis quelques jours.

« Qui me dit que je ne me plante pas depuis le début? »

Un bruit me fit dresser les oreilles.

« Ça doit être les parents qui rentrent. C'est normal il est… »

Il n'était que cinq heures de l'après midi. Les parents ne rentraient qu'à sept heures.

Je regardais comme pour la dernière fois la lumière qui passait sous la porte, me contorsionnant dans la baignoire pour y voir quelque chose.

« Voyons voir ce qu'il n'y a pas. »

il y avait plus d'espace entre le sol et la porte de la salle de bain qu'avec celle des toilettes. 

Je déchantai très vite en voyant deux ombres devant la porte.

_Oh! Merde!

Alors que je tentais de me lever, un violent coup secoua la porte. Mon sursaut me fit me coucher au fond de la baignoire. Cette fois, c'était pour de bon. On aurait dit qu'un bélier tentait de défoncer la porte. Je sortis tant bien que mal de la baignoire, tombant par terre. De la poussière commençai à tomber des gonds de la porte.

« Elle va céder! »

Les coups se faisaient de plus en plus puissants, mais aussi plus distants les uns des autres, comme si le bélier prenait de l'élan. Je regardai autour de moi, plus secoué encore par mes battements de cœurs que par ceux de la porte. Je trouvai une paire de ciseaux que ma mère rangeait là pour couper les cheveux. Je vis avec enchantement le maillot de bain de l'été dernier qui traînait encore là. Je pris trois secondes pour l'enfiler, sans vraiment savoir pourquoi. Sans doute un mauvais réflexe.

Toujours sous les nombreux coups, la porte tremblait de plus en plus. Je déverrouillai sans faire trop de bruit la porte, les ciseaux à la main. Je bloquai la porte du mieux que je pouvais de mon corps, et calculai la fréquence des coups.

« Ça y est! C'est bon! »

J'ouvrai d'un coup la porte, prêt à recevoir le bélier. La vision du couloir vide me déconcerta.

« La chambre. La porte était juste à côté. Si ce machin est rapide, c'est là qu'il a pu aller. »

La respiration haletante, je n'imaginais qu'une seule alternative. Je pris une longue inspiration, et couru vers les escaliers. Le truc me souvit avec rapidité et descendit les marches environ deux fois plus vite que moi, à en juger par la rapidité avec laquelle elle m'attrapa. Une douleur au ventre me fit hurler, avant que la bête me fasse m'écraser contre le mur. Je me relevai, et la vît durant un court instant bondir sur moi. Je n'eus le temps que de prendre une chaise pour me protéger avant qu'elle ne s'écrase dessus, la faisant voler en éclats. J'avais la tête qui tournait.

« Lèves-toi, Tom, c'est pas le moment! »

Je voyais du rouge de partout.

« Merde, j'ai un œil crevé. »

Je ne savais plus où j'étais ni ce qu'il se passait réellement. Mon œil crevé ne devait être qu'une simple écorchure. La bête, elle par contre, se tordait de  douleur au sol. Un gros bout de bois s'était planté dans ce qui semblait être une articulation. Sans chercher à comprendre ce que je voyais, je pris une deuxième chaise, qui connu le même sort que la première: la tête de la chose. J'eus moins de succès. D'un coup de griffe, elle me la renvoya. J'entendis le verre se briser derrière moi. J'y voyais de moins en moins bien. Le sang m'aveuglait, tout devenait trouble. Épuisé, je posai genou à terre.

« Je dois… Me battre! »

La bête se releva à son tour, elle aussi avec beaucoup de mal. Elle posa le regard sur moi et émit un grognement, avant de pulvériser la fenêtre en prenant la fuite.

« J'ai… »

Je ne finis même pas ma phrase. Je tombai d'épuisement sur le sol.

 

 

 

 

_Que lui est-il arrivé? demanda une voix.

La voix résonnait. Il faisait noir.

_On en sait rien, on l'a trouvé là, étalé dans une marre de sang! répondit ma mère en sanglots.

_Il a perdu beaucoup de sang, il faut le transporter à l'hôpital.

_Non, docteur dit mon père, il nous a dit qu'il fallait éviter l'hôpital. C'est d'ailleurs tout ce qu'il nous a dit… Il faut trouver un autre moyen.

_Pourquoi éviter l'hôpital? Qu'est-ce qu'il lui est arrivé, bon sang?

Il eût un silence.

_Bon, je vais essayer de faire sans, mais c'est parce que je vous connais, et que je sais qu'il ne prend rien. Ça doit être vraiment important, s'il a pris la peine de vous le dire…

Lorsque mes parents me racontaient cela, quatre jours plus tard, j'eu toutes les peines du monde à m'en souvenir. Je me rappelais que je m'étais battu, contre un truc rouge, mais rien de plus. Mes parents m'avaient trouvé et, vu que je leur avais dit de ne pas aller à l'hôpital, avaient appelé nôtre médecin de famille qui était par la même occasion leur ami de long date. J'avais passé une dizaine de jours  dans le lit, à être soigné. Mes parents et moi avions eu des discussions chaque fois que j'étais réveillé durant quatre jours.

Ils avaient tellement de questions à me poser.

J'en avais également. Après ce qu'il m'était arrivé, ils n'avaient eût aucun mal à avoir une semaine de congés pour s'occuper de moi. Mon père avait instauré une sorte de tour de garde avec ma mère dans la maison pour que je puisse dormir et me restaurer. Rétrospectivement, ils comprenaient mieux ma demande d'éviter l'hôpital. Nous étions vendredi matin, et je commençai enfin à pouvoir soulever la tête de mon oreiller.

Mes parents m'avaient prévenu de ne pas paniquer avant que je puisse voir ce qui m'était arrivé. Effectivement, ce fût un choc lorsque je vis enfin mon ventre. Quatre énormes cicatrices partant du cœur et allant jusqu'aux abdos. J'en avais vomi tellement cela avait été dur à supporter. Pendant plusieurs jours, la fièvre me garda au lit.

Je me tordais de douleur, en silence, pour ne pas alerter inutilement mes parents. J'avais envie de me battre contre quelque chose. J'avais besoin de me battre. J'étais totalement incapable de m'avouer vulnérable. Cette cicatrice en était pourtant la preuve, et je culpabilisait d'une part de ne pas avoir été à la hauteur de ce que j'espérais de moi et d'autre part d'avoir ce sentiment totalement ridicule et égoïste. Si dans la vie il y a des hauts et des bas, ces semaines-ci en auront été les bas.

Ce qui m'avait aidé, c'était la présence sans faille de mes parents, leur attention sur moi leur surveillance, mais aussi les visites de Yann qui me donnait des nouvelles. La classe avait repris. Tout le monde avait été choqué par l'accident de Nataniel. Ce dernier allait un peu mieux. La greffe avait réussi, et il commençait la rééducation. Je n'en savais pas plus sur son état mental, vu que les nouvelles, Yann les tenait du médecin. Mais le fait était Nataniel ne voulait voir personne, ce qui devait en dire long sur la souffrance qu'il éprouvait.

Quant à moi, les autres avaient demandé quelques nouvelles. Même David s'était déplacé un jour pour me voir. On avait enfin eût une discussion autre que les habituelles vannes. Cela m'avait touché qu'il se déplace malgré nos différents. A croire qu'il m'aimait bien.

_Comment va ? m'avait-il dit, visiblement très inquiet.

_Bien, merci gémis-je.

_Ecoutes, commençait-t-il d'un air hésitant, je n'ai jamais été sympa avec toi. Mais ce qu'il t'arrive, à toi et Nataniel, c'est…

Je me souvenais sur l'instant son moment d'hésitation où il s'était anxieusement frotté les mains.

_Horrible, avait-il fini de dire.

On avait ensuite parlé de choses et d'autres. Chacun avait dû sur le moment se rendre compte qu'il ne connaissais pas du tout la personne en face de lui. J'avais vraiment pris plaisir à parler avec lui.

Tania aussi demandait régulièrement à Yann des trucs sur moi. Mais les choses avaient changés. Elle ne faisait plus partie de mes préoccupations. Cela faisait tant de temps que je ne l'avais pas vu…

Le vendredi, après onze jours passé dans un lit, je décidai de me lever.

J'hurlais de douleur alors que mes bras s'appuyaient puissamment sur le matelas afin de trouver une prise. Des larmes coulaient le long de mes joues. Ce n'était pas des larmes de douleur. J'étais en train de pleurer. Pour la première fois depuis le début, je lâchais enfin tout ce que j'avais sur le cœur. A bout de force, je basculai du lit et tombai par terre. Je pleurais, de tout cœur, de toute mon âme, du haut de ma tristesse. Comment dans ces moments là peut-on avoir encore le courage de continuer? Comment avoir encore cette envie de savoir?

Mon corps tout entier était engourdi de douleur, lorsque, énervé par tant de faiblesse, je me mis sur un pied.

« Qui suis-je pour abandonner? De quel droit, alors que Nataniel a perdu ses parents, je me permets de me plaindre!? »

_Lèves-toi, pauvre con! dis-je, gémissant.

J'hurlais à nouveau en décollant du sol mon genou. Mais je ne pleurais plus. Même si les larmes continuaient de tomber, je me refusais à pleurer.

La respiration haletante, je m'essayai à faire quelques pas. La douleur n'était supportable que parce que j'avais la pensé de ceux dont la souffrance était trop grande. Je n'étais pas religieux. Il m'arrivait cependant de me demander quelque fois s'il n'y avait pas une puissance qui s'acharnerait sur certains. Ainsi, alors que d'autres gagnent au loto, ces hommes payeraient pour les autres.

Je n'avais pas le droit de croire que je faisais partie de ces derniers, car j'avais toujours été chanceux. Pour tous ceux qui avaient moins de chances, je devais être fort, et lutter, comme pour leur faire hommage.

 

 

 

 

J'avais besoin de mes parents. C'était un fait. Même si je brulais d'envie de leur demander d'aller se mettre en sécurité, loin de moi, je ne le pouvais pas. Je ne comprenais pas ce qu'il m'arrivais, et leur présence était la seule chose qui restait à peu près stable en ce moment. Au bout de la journée, je m'étais assez exercé pour pouvoir marcher sans trop de problème. Même si je sentais que mon état s'améliorait, je ne pouvais m'empêcher de garder l'aversion que j'avais pour ce qu'était devenu mon corps.

Je commençais à en avoir vraiment marre de subir tous ces trucs. Je n'avais pas mérité ça. Nataniel non plus.

Je pris mon portable en main et cherchai dans le répertoire le numéro de Yann. J'aurais presque référé m'adresser à son répondeur. Cela m'aurait éviter d'avoir à lui demander directement quelque chose que je savais dangereux.

_Savoir ce qu'il s'est passé peut nous coûter cher.

_Plus cher que ce que ça t'a déjà coûté ? s'enquit Yann

_Bien plus, j'en ai peur. J'ai le sentiment qu'on s'engage sur un chemin sans retour.

_Non, Thomas, tu ne le sens pas. Tu le sais. De toute manière, je sais où est la casse automobile où est entreposée la voiture de Nat', ou plutôt ce qu'il en reste.

Je sentis du silence qui suivit ses paroles qu'il s'en voulait d'avoir dit ça. Je décidai de ne pas m'attarder là dessus et de continuer notre conversation.

_On peut y aller quand ?

_C'est toi qui me demande ça ? dit-il, à moitié amusé. C'est plutôt à moi de m'inquiéter de quand tu sera capable de venir ! Le mieux est que j'y aille demain. De toute manière, tu n'as pas de vélo pour y aller, et c'est à une dizaine de kilomètres de la ville.

De vélo, il est vrai que je n'en disposais pas. Mais il y avait la voiture de mes parents qui aurait pu faire l'affaire. Le problème est que j'avais déjà tellement tardé pour passer mon code pour la conduite accompagnée que je devais encore attendre deux ans avant de passer le permis. Je n'avais jamais pris le temps et maintenant…

_Prends des photos, s'il te plaît.

_J'y manquerais pas. Je te rappelle demain.

En posant le téléphone, je réfléchissais à ce qu'avait dit Yann.

« Je le sais. »



Voir le Chapitre 5 Partie 1



25/11/2006
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